
Lorsqu’un père souffre d’alcoolisme, l’équilibre familial se fragilise rapidement. Les tensions, l’insécurité et l’imprévisibilité deviennent parfois le quotidien de l’enfant, au point de justifier une intervention du juge aux affaires familiales et une enquête sociale approfondie. Ce dispositif, souvent mal compris et redouté, joue pourtant un rôle central pour apprécier la réalité du danger, organiser la garde des enfants et articuler la protection de l’enfance avec un éventuel parcours de soins en addictologie. Comprendre comment fonctionne une enquête sociale en présence d’un père alcoolique permet de mieux vous préparer, de savoir à quoi vous attendre et de protéger au mieux votre enfant dans un contexte où la loi, la psychologie et le travail social se croisent en permanence.
Cadre juridique de l’enquête sociale en france dans les situations de père alcoolique
Article 373-2-12 du code civil et demande d’enquête sociale par le JAF en présence d’alcoolisme parental
L’enquête sociale en cas de père alcoolique repose principalement sur l’article 373-2-12 du Code civil. Ce texte permet au juge aux affaires familiales (JAF) de mandater un enquêteur pour « recueillir des renseignements sur la situation de la famille et les conditions dans lesquelles vivent et sont élevés les enfants ». Concrètement, dès que vous soulevez devant le tribunal la question de l’alcoolisme paternel, le juge peut ordonner une enquête sociale afin de vérifier vos allégations, mesurer le degré de danger et éclairer sa décision sur la garde, la résidence alternée ou le droit de visite.
La demande peut être faite par l’un des parents via une requête, souvent sur le fondement des articles 373-2-8 et 373-2-11 du Code civil, en joignant tous les éléments concrets : attestations, certificats médicaux, mains courantes, condamnations pour conduite en état alcoolique, comptes rendus hospitaliers, etc. La simple affirmation « le père boit trop » ne suffit jamais. Les juges recherchent un lien entre la consommation excessive d’alcool et une atteinte aux capacités éducatives : négligences, mises en danger, violences, conduites addictives répétées en présence de l’enfant.
Dans la pratique, l’enquête sociale sert de « photographie approfondie » de la réalité familiale, bien au-delà du discours de l’un ou l’autre parent.
Rôle du juge aux affaires familiales (JAF) de nanterre, bobigny, lyon, marseille dans l’ordonnance d’une enquête sociale
Qu’il siège à Nanterre, Bobigny, Lyon, Marseille ou dans un plus petit tribunal judiciaire, le JAF dispose d’un large pouvoir d’appréciation. Certains juges ordonnent une enquête sociale quasi systématiquement en cas d’allégation d’alcoolisme parental, d’autres réservent cette mesure aux situations où le dossier comporte déjà des signaux forts : intervention des forces de l’ordre, hospitalisation, signalement scolaire ou médical.
Dans les juridictions très chargées, comme Bobigny ou Marseille, le recours à l’enquête sociale est souvent stratégique : elle permet au juge d’objectiver la situation avant de se prononcer sur une résidence alternée ou un retrait de nuitées. Vous pouvez y voir un moyen de sécuriser la décision, mais aussi une façon de ralentir le contentieux : les enquêtes durent en moyenne de trois à six mois, ce qui impose des mesures provisoires (souvent une résidence principale chez le parent « sobre » avec un droit de visite encadré pour le père alcoolique).
Place du procureur de la république et des signalements ASE / CRIP en cas d’alcoolisation chronique du père
Lorsque l’alcoolisation chronique du père menace clairement la sécurité ou la santé de l’enfant, le procureur de la République peut s’inviter dans le dossier. Par l’intermédiaire de la cellule de recueil des informations préoccupantes (CRIP) et de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), un signalement peut conduire à une procédure de protection de l’enfance parallèle à la procédure familiale.
L’article 375 du Code civil donne alors compétence au juge des enfants pour ordonner des mesures d’assistance éducative, voire un placement provisoire. Dans certaines situations, le JAF et le juge des enfants statuent en parallèle : le premier sur l’autorité parentale et la résidence, le second sur la protection immédiate. Si vous êtes parent protecteur, il est fréquent que l’ASE vous contacte après un signalement d’école ou de médecin, afin d’évaluer la dangerosité de l’alcoolisme paternel et de coordonner l’enquête sociale avec une éventuelle mesure éducative.
Articulation enquête sociale, assistance éducative (articles 375 et suivants) et placement provisoire
Lorsque le danger est élevé (conduite en état d’ivresse avec l’enfant, violences graves, épisodes de coma éthylique), l’enquête sociale s’articule avec les mesures d’assistance éducative prévues aux articles 375 et suivants. Le juge des enfants peut ordonner une AEMO (Action éducative en milieu ouvert) ou un placement provisoire en foyer ou en famille d’accueil. L’enquête sociale familiale, ordonnée par le JAF, vient alors documenter le versant « vie quotidienne » et capacités éducatives, tandis que les services de protection de l’enfance observent le déroulement concret des visites, les réactions de l’enfant et l’évolution du père face à son trouble de l’usage d’alcool.
Cette double lecture permet une gradation des mesures : maintien de l’enfant au domicile de la mère avec accompagnement, limitation du droit de visite du père, ou, en dernier recours, suspension totale de contact lorsque l’alcoolisme est massif et non pris en charge. La coordination entre les juridictions reste perfectible, mais les réformes récentes en protection de l’enfance poussent à une meilleure circulation de l’information.
Déroulement technique d’une enquête sociale quand le père présente un trouble de l’usage d’alcool
Méthodologie de l’expert social : entretiens cliniques, visites à domicile, recueil de l’anamnèse alcoolique
L’enquêteur social – souvent assistant social, psychologue ou éducateur spécialisé – suit une méthodologie balisée par le décret de 2009 sur les enquêtes sociales. En présence d’un père alcoolique, il réalise des entretiens séparés avec chaque parent, puis, si possible, avec l’enfant. L’histoire de la consommation d’alcool du père (l’anamnèse alcoolique) est explorée : âge de début, fréquence, quantités, périodes d’abstinence, incidents majeurs (accidents, licenciements, hospitalisations).
Les visites à domicile constituent une étape clé : l’enquêteur observe l’environnement, l’état du logement, la présence de bouteilles, le rythme de vie apparent, la façon dont le père parle de l’enfant et anticipe ses besoins. Vous pouvez y voir une forme « d’audit familial » où chaque détail compte, depuis le frigo rempli jusqu’aux règles de sécurité domestique.
Usage de grilles d’évaluation (addiction severity index, AUDIT, CAGE) dans l’analyse du comportement du père
De plus en plus d’enquêteurs s’appuient sur des grilles standardisées issues de l’addictologie, comme l’AUDIT (Alcohol Use Disorders Identification Test), le CAGE ou l’Addiction Severity Index. Ces outils ne remplacent pas un diagnostic médical, mais offrent un langage commun pour évaluer la sévérité du trouble de l’usage d’alcool : consommation à risque, usage nocif, dépendance avérée.
Lorsque le père accepte de répondre honnêtement, ces questionnaires permettent de situer la problématique dans le temps, de repérer les moments les plus à risque (soir, week-end, paye) et de mesurer l’impact sur la sphère familiale, professionnelle et sociale. Pour vous, parent protecteur, savoir que ces instruments existent aide à comprendre pourquoi l’enquêteur pose des questions en apparence très précises sur la fréquence des verres, les black-outs ou les cures passées.
Observation in situ des interactions père-enfant lors d’épisodes de craving ou de sevrage alcoolique
Une enquête sociale sérieuse ne se limite pas aux déclarations : l’enquêteur cherche à observer les interactions père-enfant dans des situations concrètes. Même si l’épisode de craving ou de sevrage n’est pas directement visible, certains signes peuvent être repérés : irritabilité, agitation, tremblements fins, odeur d’alcool, incohérence du discours, somnolence.
Comment le père réagit-il aux sollicitations ordinaires de l’enfant (jeux, besoins scolaires, repas, coucher) lorsqu’il est en manque ou en état d’ivresse résiduelle ? L’enquêteur analyse aussi la capacité de l’enfant à se tourner vers un adulte sécurisant, ou au contraire à se mettre en retrait, à consoler le parent, voire à anticiper ses accès de colère. Ce regard clinique nourrit ensuite les recommandations sur le droit de visite et les conditions d’hébergement.
Recoupement des informations : école, PMI, médecin traitant, CSAPA, services d’addictologie hospitaliers (AP-HP, CHU)
Pour éviter de baser un rapport social sur un témoignage unique, l’enquêteur procède à un recoupement systématique des informations. Avec l’accord des parents, il peut échanger avec l’école, la PMI, le médecin traitant, les services de pédiatrie ou de pédopsychiatrie, voire un CSAPA ou un service d’addictologie hospitalier (AP-HP, CHU de Lille, Bordeaux, etc.).
Ce croisement permet de vérifier si les signes observés à la maison se retrouvent ailleurs : fatigue chronique, retards répétés, propos inquiétants tenus par l’enfant, incidents de sortie d’école. De la même façon, un CSAPA ou un service hospitalier peut confirmer l’engagement réel du père dans un parcours de soin, la durée de son abstinence ou les difficultés rencontrées (rechutes, abandon de cure).
Rédaction du rapport social : structure, objectivation des faits, préconisations de résidence et de droit de visite
Au terme de son travail, l’enquêteur remet au JAF un rapport structuré. La rigueur est essentielle : séparations des faits observés, des propos rapportés et de l’analyse professionnelle, rappel du cadre juridique, description détaillée de la situation de chaque parent, synthèse de la parole de l’enfant. Les bons rapports évitent les jugements moraux et privilégient des formulations appuyées sur des éléments concrets : dates, événements, fréquences.
Les préconisations de résidence (chez la mère, chez le père, chez un tiers) et de droit de visite (classique, médiatisé, suspensif) s’appuient alors sur une grille de dangerosité : degré de contrôle de la consommation, capacité du père à se mobiliser dans un suivi CSAPA, existence d’un entourage sobre, temps passé réellement à s’occuper de l’enfant. Pour vous, ce document devient une pièce maîtresse du dossier, souvent déterminante pour la décision de garde.
Conséquences psychologiques de l’alcoolisme paternel sur l’enfant révélées par l’enquête sociale
Symptômes anxio-dépressifs et troubles de l’attachement étudiés via les travaux de bowlby et ainsworth
Les enquêtes sociales en contexte d’alcoolisme mettent fréquemment en lumière des symptômes anxio-dépressifs chez l’enfant : troubles du sommeil, douleurs somatiques répétées, repli sur soi, tristesse, difficultés de concentration. Les travaux de Bowlby et Ainsworth sur l’attachement éclairent ces réactions : lorsque la figure paternelle est imprévisible, parfois aimante, parfois absente ou agressive sous alcool, l’enfant peine à construire un attachement sécure.
Ce climat instable favorise des attachements insécures, voire désorganisés, associés à un risque accru de troubles psychiques à l’adolescence et à l’âge adulte. L’enquêteur, souvent aidé d’un psychologue, interroge alors le vécu de l’enfant : peur quand le père boit, honte, culpabilité, souci d’anticiper les débordements. Ces éléments pèsent lourd dans l’appréciation de « l’intérêt supérieur de l’enfant » que doit protéger le juge.
Hypervigilance, parentification et charge mentale chez l’enfant de père alcoolo-dépendant
Beaucoup d’enfants de pères alcoolo-dépendants présentent une hypervigilance permanente : ils scrutent les gestes, la voix, les odeurs pour évaluer l’état d’ébriété du parent et adapter leur comportement. Cette vigilance extrême conduit souvent à une parentification : l’enfant prend un rôle d’adulte, surveille le parent, gère les petits frères et sœurs, cache les bouteilles, éteint le gaz, allume la machine à laver.
Cette charge mentale disproportionnée est régulièrement documentée dans les rapports d’enquête sociale. À long terme, elle favorise un épuisement émotionnel, un risque de décrochage scolaire et une confusion des rôles dans la famille. Pour un juge, constater une parentification avancée est un signal fort en faveur d’une limitation de l’hébergement chez le parent alcoolique et d’un accompagnement psychothérapeutique de l’enfant.
Risques de troubles du comportement (TDAH, conduites oppositionnelles) repérés par le psychologue de l’enquête
Les études de l’INSERM et de l’OFDT montrent une surreprésentation des troubles externalisés (agressivité, agitation, conduites oppositionnelles) chez les enfants de parents alcooliques. Sur le plan clinique, l’enquête sociale peut révéler des symptômes proches du TDAH (inattention, hyperactivité, impulsivité) ou des troubles de la conduite à l’adolescence : consommation précoce d’alcool, fugues, transgressions répétées.
Le psychologue associé à l’enquête ne pose pas nécessairement un diagnostic formel, mais alerte sur le besoin d’évaluations complémentaires en CMP ou CMPP. Ces observations renforcent l’argument selon lequel l’exposition répétée aux épisodes alcoolisés d’un père constitue un facteur de risque majeur pour le devenir de l’enfant, justifiant un cadre de vie plus stable et sécurisé.
Transmission intergénérationnelle des addictions : apports des études INSERM et OFDT
Les enquêtes sociales modernes intègrent aussi la dimension de transmission intergénérationnelle des addictions. Les travaux de recherche montrent qu’un enfant dont un parent présente un trouble de l’usage d’alcool voit son risque de développer lui-même une addiction multiplié par 2 à 3, avec un effet encore plus marqué lorsque les deux parents sont concernés. En parallèle, le risque de dépression et de troubles anxieux augmente de 40 à 80 %.
Les données épidémiologiques confirment ce que les professionnels observent sur le terrain : grandir avec un père alcoolique laisse souvent une « empreinte de risque » durable sur la santé mentale et les comportements de l’enfant.
Pour le juge et l’enquêteur, rappeler ce risque n’a pas vocation à stigmatiser le parent, mais à souligner l’importance d’un environnement protecteur, d’une prévention ciblée et d’un accompagnement précoce, notamment à l’adolescence où la consommation d’alcool peut devenir un mode de régulation émotionnelle imité du parent.
Impact d’un père alcoolique sur la décision de garde, résidence alternée et droit de visite
Critères d’évaluation de la capacité parentale en présence d’alcoolisme selon les pratiques des JAF
Les JAF ne retirent pas systématiquement la garde d’un enfant à un père alcoolique. La clé réside dans l’évaluation de la capacité parentale. Les critères les plus fréquemment utilisés incluent :
- Le degré de contrôle de la consommation d’alcool et la fréquence des épisodes d’ivresse devant l’enfant.
- La reconnaissance par le père de son trouble de l’usage d’alcool et son engagement réel dans des soins.
- La stabilité globale : logement, emploi, entourage sobre, capacité à organiser le quotidien.
- Les conséquences concrètes déjà survenues : accidents, négligences, violences, interventions policières.
Un père qui minimise son problème, refuse tout suivi et continue à conduire ivre avec l’enfant a très peu de chances de se voir confier une résidence alternée. À l’inverse, un père abstinent depuis plusieurs années, suivi en CSAPA, stabilisé professionnellement et soutenu par un entourage fiable peut maintenir, voire retrouver, des droits étendus, sous contrôle judiciaire.
Résidence alternée, résidence chez la mère ou tiers digne de confiance : cas pratiques issus de la jurisprudence
La jurisprudence récente montre une grande diversité de réponses, toujours guidées par l’intérêt de l’enfant. Dans les cas d’alcoolisme actif, non pris en charge, les tribunaux privilégient généralement une résidence habituelle chez la mère, parfois chez un tiers digne de confiance (grand-parent, oncle), lorsque la mère est elle-même défaillante ou en grande souffrance.
La résidence alternée est rarement maintenue si l’alcoolisme impacte le quotidien : retards d’école, oublis de médicaments, absences aux rendez-vous médicaux. Lorsque l’addiction est en voie de stabilisation, certains juges instaurent une alternée progressive, avec réévaluation à 6 ou 12 mois sur la base d’un nouveau rapport social. Cette logique graduée permet de tester la fiabilité du père sans exposer l’enfant à un risque majeur.
Aménagements du droit de visite : visites médiatisées, droits de visite en lieu neutre, suspension temporaire
Entre le maintien d’un droit de visite classique et la suppression totale des contacts, les JAF disposent d’une palette d’outils. Les plus fréquents sont :
- Le droit de visite médiatisé dans un espace de rencontre, en présence de professionnels.
- Le droit de visite sans hébergement, limité à quelques heures en journée.
- La suspension temporaire des visites en cas de rechute grave, avec possibilité de réexamen.
Les visites médiatisées sont particulièrement utilisées lorsque l’enfant a peur du père alcoolique, ou lorsqu’il existe un historique de violence. Elles permettent de maintenir un lien tout en observant l’évolution du comportement paternel. L’un des enjeux actuels tient au manque d’espaces de rencontre disponibles dans certains territoires, ce qui allonge les délais d’attente et complique la mise en œuvre concrète des décisions.
Prise en compte de l’abstinence, du suivi CSAPA et des cures (hôpital Paul-Brousse, CHU de lille) dans les décisions
Les décisions de garde et de droit de visite tiennent de plus en plus compte du parcours thérapeutique du père. Un suivi régulier en CSAPA, une cure en hôpital spécialisé (Paul-Brousse, CHU de Lille, centres de post-cure) et la participation à des groupes type Alcooliques Anonymes constituent des indicateurs concrets d’engagement. Les juges regardent la durée de l’abstinence : trois ou six mois de sobriété, même sérieux, ne pèsent pas autant qu’une abstinence de plusieurs années, consolidée par un réseau de soutien.
Dans l’évaluation judiciaire, l’abstinence n’est pas seulement une donnée médicale, mais un signal fort de fiabilité parentale et de capacité à offrir un cadre de vie stable à l’enfant.
En cas de rechute ponctuelle, certains juges préfèrent renforcer temporairement le contrôle (visites en lieu neutre, tests d’alcoolémie préalables) plutôt que rompre brutalement les liens, afin de ne pas précipiter l’enfant dans une nouvelle rupture affective.
Interactions entre enquête sociale, services de protection de l’enfance et dispositifs d’addictologie
Coordination avec l’aide sociale à l’enfance (ASE), cellule de recueil des informations préoccupantes (CRIP)
Dès qu’un père alcoolique met sérieusement en danger son enfant (par exemple en conduisant ivre avec lui, en laissant un nourrisson seul pour aller acheter de l’alcool), une information préoccupante peut être transmise à la CRIP. L’ASE évalue alors la situation et peut décider d’une mesure administrative (Aide éducative à domicile) ou saisir le juge des enfants. L’enquête sociale ordonnée par le JAF vient compléter ces évaluations, en se focalisant sur la dimension familiale et les choix de résidence.
Cette coordination n’est pas toujours fluide, mais elle tend à se renforcer sous l’impulsion des réformes récentes et des recommandations nationales. Pour vous, parent protecteur, il est crucial de comprendre que la protection de l’enfance ne vise pas à vous « retirer » votre enfant, mais à sécuriser globalement son environnement, y compris face à l’alcoolisme de l’autre parent.
Orientation du père vers CSAPA, CAARUD, groupes alcooliques anonymes et programmes de sevrage encadré
L’enquête sociale ne se contente pas de constater les dégâts ; elle a aussi une vocation d’orientation. L’enquêteur peut recommander que le père soit orienté vers un CSAPA pour un suivi pluridisciplinaire, vers un CAARUD s’il existe d’autres consommations, ou vers des groupes comme Alcooliques Anonymes. Les programmes de sevrage encadré, parfois combinés à des suivis en hôpital de jour, représentent souvent la meilleure chance de stabilisation à moyen terme.
Cette articulation entre protection de l’enfance et addictologie rejoint le mouvement de « justice thérapeutique » observé dans plusieurs pays : il ne s’agit pas seulement de sanctionner un père alcoolique, mais de lui offrir des leviers pour changer durablement, au bénéfice de l’enfant.
Intervention des mesures AEMO (action éducative en milieu ouvert) et AED (aide éducative à domicile)
Lorsque le risque est avéré mais qu’un placement est jugé excessif, des mesures éducatives en milieu ouvert sont privilégiées. L’AEMO, ordonnée par le juge des enfants, impose la présence régulière d’un éducateur auprès de la famille pour soutenir le parent protecteur, accompagner le père dans sa démarche de soin et surveiller l’impact de l’alcoolisme sur le quotidien de l’enfant. L’AED, décidée par le département, repose davantage sur l’accord des parents et une démarche de soutien plutôt que de contrainte.
Pour vous, ces dispositifs peuvent paraître intrusifs, mais ils offrent aussi un filet de sécurité et des relais concrets : aide pour structurer les visites, repérage rapide des rechutes, médiation en cas de conflit autour du droit de visite et de la résidence.
Confidentialité, secret professionnel partagé et traçabilité des échanges entre intervenants
La multiplication des acteurs (JAF, juge des enfants, ASE, CSAPA, enquêteurs sociaux, psychologues, médecins) pose la question de la confidentialité et du secret professionnel partagé. En France, le cadre légal autorise un partage d’informations strictement limité à ce qui est nécessaire pour la protection de l’enfant. Chaque échange doit être tracé, justifié et, autant que possible, expliqué aux familles.
Vous pouvez être légitimement inquiet à l’idée que vos propos circulent entre services. Toutefois, cette circulation maîtrisée d’informations permet d’éviter les « angles morts » : un père peut minimiser son addiction au tribunal, alors qu’un CSAPA ou un service d’addictologie hospitalier signale des rechutes sévères ou des refus de soin répétés. Cette mise en cohérence est essentielle pour une décision de garde réellement adaptée au danger.
Stratégies de protection et de résilience pour l’enfant confronté à un père alcoolique
Plans de sécurité familiaux, référent adulte sécurisant et réseaux de soutien (assistantes sociales, PMI, enseignants)
Face à l’alcoolisme paternel, l’enquête sociale peut recommander des plans de sécurité familiaux. Ils définissent des règles simples et concrètes : qui l’enfant appelle en cas de peur, où il peut se réfugier, quels adultes de confiance composent son « cercle de sécurité ». Un grand-parent, un voisin, un enseignant ou un coach sportif peuvent jouer ce rôle d’adulte référent rassurant.
Les réseaux de soutien (assistantes sociales, PMI, école, associations) sont essentiels pour vous aider à ne pas porter seul cette charge. Imaginer ce dispositif comme un système de ceinture de sécurité : l’objectif n’est pas d’empêcher complètement l’accident, mais de réduire au maximum ses conséquences, psychologiques comme matérielles, pour l’enfant.
Prise en charge psychothérapeutique de l’enfant : EMDR, thérapies cognitivo-comportementales, groupes de parole
La résilience des enfants de pères alcooliques n’est pas innée, elle se construit. Les enquêtes sociales préconisent de plus en plus une prise en charge psychothérapeutique : thérapies cognitivo-comportementales (TCC) pour travailler les peurs, la culpabilité, les croyances dysfonctionnelles ; EMDR pour traiter les souvenirs traumatiques (cris, scènes de violence, accidents) ; groupes de parole d’enfants de parents dépendants pour briser l’isolement.
Ces dispositifs, proposés dans les CMP, CMPP ou associations spécialisées, aident l’enfant à comprendre que l’alcoolisme du père n’est pas de sa faute, à mettre des mots sur ce qu’il vit et à développer des stratégies d’auto-protection émotionnelle. Pour un juge, constater que l’enfant est accompagné peut aussi rassurer sur la capacité du parent protecteur à entourer l’enfant de ressources adaptées.
Programmes de prévention ciblée pour enfants de parents dépendants (ex. COAP, ateliers dans les CMPP et CMP)
Depuis quelques années, des programmes de prévention ciblée ont vu le jour pour les enfants de parents dépendants. Des ateliers type COAP ou des modules animés dans les CMP et CMPP visent à informer les enfants sur les addictions avec des mots simples, à renforcer leurs compétences psychosociales (gestion du stress, affirmation de soi) et à diminuer le risque d’entrée précoce dans les consommations.
Ces programmes jouent un rôle analogue à celui d’un vaccin psychologique : ils n’empêchent pas tous les troubles, mais réduisent significativement les risques de reproduction des conduites addictives à l’adolescence. Les enquêtes sociales bien menées mentionnent souvent ces offres, invitant les familles à s’y inscrire lorsque l’enfant montre déjà des signes de vulnérabilité.
Suivi longitudinal et réévaluation judiciaire (révision des modalités de garde, nouvelles enquêtes sociales)
Une décision de garde ou de droit de visite en contexte d’alcoolisme n’est jamais figée. L’article 373-2-13 du Code civil permet de demander à tout moment une révision des mesures en cas d’élément nouveau : rechute sévère, hospitalisation, condamnation pénale, mais aussi stabilisation durable, abstinence prolongée, insertion dans un réseau de soins. Dans ce cadre, une nouvelle enquête sociale peut être ordonnée pour actualiser la vision de la situation.
Ce suivi longitudinal ressemble à une courbe sur laquelle se lisent les progrès et les reculs du père face à l’alcool, les réactions de l’enfant et l’ajustement des mesures de protection. Pour vous, l’enjeu est de conserver les preuves (rapports médicaux, attestations, comptes rendus de CSAPA, bilans scolaires, comptes rendus d’AEMO) permettant de démontrer au juge, le moment venu, que l’évolution de la situation justifie un renforcement, un maintien ou un assouplissement des modalités de garde et de droit de visite.